Les tribulations d'un tanguero au bal de la déroute

tango milonguero

Me voilà tanguero frais émoulu du stage d'une semaine que je viens de suivre avec assiduité dans une école de danse. J'arpente le parquet de la salle de danse botté dans des chaussures rouge et noir. Je n'ai pas l'habitude de porter des talons, et j'ai la démarche gauche. Je sens les ampoules me ronger les chairs. Mais je fais abstraction de la douleur. Je me sens solidaire des pieds des femmes. Il y a si longtemps que je rêve de l'instant où je foulerai le sol fièrement, comme aujourd'hui la démarche coeur tango, un parquet de chêne doré à l'âme nostalgique. J'ai mis un très beau pantalon noir et les plis sont impeccables. J'ai une chemise rouge faite sur mesure et une cravate noire à poids rouges. Je me suis parfumé avec « Habit Rouge »de Guerlain par souci du détail. Je vois qu'on me regarde avec admiration. L'imaginaire des futures cavalières qui me voient passer va bon train. Je suis attablé depuis exactement quarante cinq minutes. Et il va falloir que je prenne mon courage à deux mains pour aller inviter. Une brune callipyge passe devant moi. Je lui fais signe. Elle me sourit, mais elle n'est pas disponible. Son cavalier, une brute épaisse me regarde méchamment avec pour objectif de m'impressionner. C'est fait, je commence à perdre ma contenance. Je me lève et me dirige alors vers une blonde longiligne. Je l'invite. Elle accepte. Un rythme langoureux et nostalgique et crachotant colonise la salle de danse. Mais j'ai un problème. Ma cavalière ne bouge pas. J'ai beau mettre en pratique mes cours de tango. Rien à faire. Elle est impossible à dévisser du sol. Elle reste désespérément rivée au sol. J'ai l'impression d'être un bagdadien essayant à lui seul de déboulonner la statue de Saddam Hussein sur la place centrale de Bagdad. Elle me regarde courroucée. Déjà elle regrette d'avoir accepté cette invitation. Et je vois dans ses yeux qu'il n'y aura pas de collaboration à attendre de sa part. Voilà trois minutes que nous sommes face à face et nous n'avons pas bougé. J'ai l'impression qu'elle y trouve du plaisir. Même qu'elle se venge sur moi de tous les hommes qu'elle à connue. Son mari, son patron, le percepteur, le plombier, le garagiste, l'installateur d'antenne. A moi seul je suis la quintessence de tous ces représentants de la masculinité. Finalement en la prenant en traître, je suis arrivé à la déséquilibrer, et à la faire reculer. Elle me sourit, mais je vois bien qu'à l'intérieur d'elle-même elle est furieuse et qu'elle a une envie incompressible de me gifler. Elle sert les dents.

Finalement je l'ai guidée tant mal que bien jusqu'à ce que les dernières pesantes notes de musiques rendent l'âme. Elle s'en est allée sans même me gratifier d'un regard dédaigneux. Désemparée, elle a fuit cet extra terrestre. Mon binôme vient de vivre la plus désagréable expérience de sa vie. Elle a enfilé son manteau et tient son sac à main. Dépitée, elle est prête à quitter la salle de danse. Mais une amie la retient. Finalement, elle retire sa veste et se rassoit. Bilan. Je suis grillée auprès de ses copines. Alors je fuis ce côté de la salle de danse, pour aller vers la partie opposée ou j'espère que personne n'a assisté à cette bérézina. Je me dirige d'un pas rapide, malgré le cuir de mes chaussures qui maintenant attaque l'os, vers une splendide odalisque gantée d'une robe fourreau lui servant d'écrin. Mais je n'ai pas été suffisamment vif, car un tanguero plus expérimenté se l'est attribuée comme un vainqueur s'attribue de droit un trésor de guerre. Ce macho m'a fait ripper au moment ou j'invitais cette déesse et me voilà nez à nez, a mon corps défendant, invitant une tanguera filiforme au physique ingrat. Impossible de me carapater. Nous voilà en position abraso. La musique s'envole. Je ne comprends pas ce qui m'arrive. Je me sens léger. Ma semaine d'apprentissage laborieux me revient. Avec ma cavalière nous sommes en apesanteur et en fluidité, nous frôlons le plafond de la salle de danse. Nous sommes à l'unisson. C'est la femme de ma vie. Celle dont j'ai toujours rêvé. Je la tiens dans mes bras. Et puis là, je sens une érection poindre. Mes gestes perdent de l'ampleur. Je sens mes articulations comme des roulements à billes rouillés se gripper. J'ai la tête dans le guidon. Je ne vois, ni n'entends plus rien. De mon stage, il ne reste pas le moindre huit avant ou arrière. Je trébuche contre ma cavalière. A son air interdit je comprends qu'elle vient de ressentir physiquement la raison de mon malaise. Elle se raidit, elle aussi. Mes pieds dérapent et je m'affale sur elle. Je me relève et fait semblant d'avoir mal aux genoux pour cacher cette inopportune érection, laissant ma cavalière en plan affalée sur la piste de danse. J'aurais aimé la secourir. Etre son chevalier servant. Mais avec une érection comme ça. Impossible ! Le professeur de tango s'est agenouillé à son chevet et j'ai bien vu qu'elle jouait la comédie. Que ma belle au bois dormant d'un oeil attendait d'être rendue au monde du tango par le baiser du prof charmant. J'ai l'ego en vrac. J'ai envie que quelqu'un me prenne dans ses bras et me câline. J'ai besoin de tendresse. Dans ma chute j'ai perdu un talon. Sur ces entre faits la blonde de tout à l'heure par solidarité féminine arrive le regard vengeur. Volontairement elle shoote dans le talon gîsant, et l'envoie sur la piste ou il y a un embouteillage. Un tanguero butte sur le talon et rate « sa sortie » entraînant avec lui sa cavalière dans un carambolage. Plusieurs couples s'affaissent. On me montre du doigt. On m'insulte. On parle de m'interdire les salles de danse, cherchant quel était l'irresponsable qui m'avait laissé entrer. Finalement on fini par m'oublier. J'étais un extra terrestre qui finirait par retourner d'où il venait. Plusieurs fois avant ce désastre, j'avais vu une apparition. Elle devait être la fille d'elfes. Quand elle s'était approchée j'avais détourné les yeux. Elle était belle comme une pluie de baisers émus. Ses épaules étaient des tiroirs pour y ranger des caresses.

Sa peau était comme la rosée du matin sur la ligne d'horizon. Ses mains étaient fraîches comme une sieste à l'ombre sous un olivier un jour d'été. Elle, l'ego en vrac, elle ne connaissait pas. J'avais fini par trouver refuge sur quelques marches. Oublié du monde des tangueros, je jouissais du bonheur d'avoir les pieds sanguinolents, mais enfin libres des entraves bicolores. D'ailleurs c'est sans doute l'état de mes pieds qui m'a évité de me faire expulser par la force des baïonnettes. L'apparition s'était assise à côte de moi sur les marches. Je restais sans respirer et sans bouger, un sourire imbécile sur les lèvres. Par peur de provoquer un nouveau cataclysme, qui celui là me serait fatal. Attendant que l'elfe veuille bien rejoindre le royaume des elfes. Mais l'elfe ne bougeait pas, je sentais qu'elle me regardait. Proche de la syncope, j'entendis sa voix dire « Tu m'as oublié? ». En tournant la tête vers elle, je me disais que je n'aurais jamais imaginé qu'il y avait des schizophrènes chez les elfes. Une parfaite inconnue! Elle demanda si je savais toujours aussi bien danser le rock. Et, souveraine, me pris par la main et m'entraîna sur la piste de danse. Elle avait trop de majesté dans son être pour que quelqu'un nous empêcha de danser, même fût ce une danse africaine. Elle était légère dans sa robe elfique, tournoyante à contre danse du tango. Au fur et à mesure que nos corps battaient l'amble, me revenait la mémoire de ce corps en mouvement. Il m'était familier. Je sentis l'étreinte d'un vertige s'enrouler autour de moi. C'était Noëlle mon amour d'adolescence, disparue un matin triste de décembre. Et je la tenais là, serrée dans mes bras, qui m'embrassait avec fougue. Des baisers elfiques, un peu humides quand même. En ouvrant les yeux. C'était bien Noël. Oui, mais le chien de l'immeuble qui me léchouillait avec bonhomie le visage par excès d'affection. A l'extrémité de sa laisse, il y avait ma concierge qui tenait du bout des doigts le double de mes clefs. Je m'étais endormi sur le palier, les écouteurs de mon baladeur rivés aux oreilles en écoutant « Tango Anamorata » de Carlos Gardel. D'un coup, Noël joueur, fonça sur le talon que j'avais délesté de ma poche, qu'il saisit comme un trésor et s'en fut l'enterrer pour enrichir sa collection d'objets hétéroclites, baballes, nonosses, carte bancaire, lampe de poche, télécommande, CD de tango.

Martial

 
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